Ca fait un bout de temps que j'essaie d'inverser les rôles patients/soignants. Enfin pas exactement inverser, ça n'est pas tout à fait ça. Mais de laisser au "patient" une plus juste place, et de remettre le "soignant" à une plus juste place également.

C'est d'autant plus flagrant dans la santé de la femme, qui est surtout une médecine préventive. D'ailleurs, je n'aime pas ce terme : "médecine préventive". C'est vrai quoi ! Ca sous-entend que même quand tout va bien, il y a besoin de médicalisation... Autant pour remettre le soignant à sa juste place ! On devrait appeler ça : accompagnement de la bonne santé (je me rends bien compte que c'est trop long, pas vendeur et tout... mais je suis preneuse de toutes les suggestions !!!), et même ça, c'est loin d'être bien...

Depuis quelques années, j'essaie de nouvelles choses. C'est d'ailleurs la blague récurrente chez les patientes : "Alors ? Qu'est ce qu'on teste de nouveau cette fois ci ?"

J'ai développé les examens gynéco allongée sur le côté : très apprécié. Et mon nouveau dada (qui va probablement le rester très longtemps) est de faire faire aux femmes tout ce qu'elles peuvent faire elles-mêmes. 

Bon, je dois avouer, pour le moment ça se résume aux prélèvements vaginaux et aux poses de speculum. Mais c'est un début ! 

Alors quand je propose aux femmes de poser elles mêmes leur speculum, souvent, elles me regardent avec des yeux ronds. Ben oui, elles n'ont jamais fait ça, et puis c'est "réservé" au corps médical... Et puis souvent c'est hyper désagréable voir douloureux. Et comme elles ne sont pas masochistes, ben... Ca les tente qu'à moitié ! Sauf que... Ca ne devrait pas être douloureux, ça ne devrait pas faire peur d'introduire un speculum dans son vagin ! C'est vrai quoi ! Est ce qu'on laisserait quelqu'un nous poser un tampon ? Nooon !!! Mais un speculum oui ?

C'est mon argument choc. Et qui souvent abat les résistances. Je leur explique donc comment faire, elles réalisent que c'est simple comme bonjour, et que ça ne fait pas mal ! Et en plus qu'elles me facilitent la vie car, oh surprise !, un speculum auto posé, est bien mieux posé que par une personne autre...

Dans cette dynamique, et parce que je suis super bien entourée, j'ai été faire un petit week-end sur le thème du "self help" ou "auto gynéco". Mon objectif était d'acquérir de nouvelles connaissances pour en faire profiter mes patientes. Rencontrer des personnes qui pratiquent dans ce sens et qui peuvent me donner encore plus d'opportunités pour que les femmes qui viennent me voir se réapproprient encore plus leur corps (ou bien que je lâche un peu plus la posture de pouvoir que j'ai involontairement). Bref, avancer dans cette démarche.

Et j'ai rencontré des femmes incroyables. Incroyables de bienveillance et de désir d'apprendre, de casser les idées reçues et formatages hérités. J'ai rencontré des femmes qui s'interrogent sur leur place dans la société et qui essaient de la faire avancer dans le bon sens (enfin, selon moi c'est le bon !).

Et j'ai aussi découvert le côté "politique" du self help. C'est un mouvement qui a une histoire super intéressante : il nait dans les années 70 vers Boston et a pour objectif de soutenir la réappropriation des corps et de la santé via l'échange de savoirs et d'expériences autour de la sexualité, la grossesse, la maternité, dans une démarche critique des produits pharmaceutiques, et dans un souci écologique. Il remet en question le patriarcat médical, ou l’instrumentalisation du corps médical pour exercer socialement une emprise sur le corps et la santé des femmes. La critique vise aussi les gynécologues, qui imposent alors majoritairement un discours et des pratiques paternalistes et moralisatrices à leurs patient.e.s (injonction à la procréation, stigmatisation des sexualités, irrespect pour leurs corps et leurs intégrités, etc). 

Ce sont alors des groupes de femmes qui se transmettent les connaissances du corps féminin, entre elles, notamment avec des groupes d'autoexamens gynécologiques. C'est donc spéculum, miroir et lampe de poche à la main que les participantes observent elles-mêmes leurs organes génitaux externes, leur clitoris et leur col de l'utérus.

Génial ! La démarche même que j'ai fait, doucement, mais surement, dans les années de pratiques de mon métier, et que je veux transmettre aux femmes qui viennent me voir. 

Mais c'est là où j'ai été un peu surprise quand même. Ma posture de sage-femme me donne une place de choix pour sensibiliser les femmes à leur corps, leurs connaissances sur elles mêmes et à les accompagner dans ce chemin. Et aussi à les aider à remettre en question la place du médical dans tout ça, le patriarcat encore bien présent de notre société... Bref, à leur faire se poser des questions. Le tout en douceur, dans une démarche engagée mais non imposée. J'estime que mon rôle est de faire part de ces réflexions et ensuite, les femmes en font ce qu'elles veulent. Je ne veux pas être dans un changement imposé, radical. Je pense que les interrogations doivent être laissées sans réponses trop fermes pour que les gens puissent avoir la liberté de réfléchir. Bref, je me suis toujours considérée comme un catalyseur de changement plutôt que comme un acteur. 

Je ne dis pas que c'est la seule manière d'être engagée, mais c'est la mienne. Il y a des engagement plus "combattants", plus "show of". Et je pense que l'association de ces actions permet de toucher et le fond, et la forme, et le maximum de personnes. 

Tout ça pour dire qu'il y a eu une discussion sur la question "est ce que le self help devrait être diffusé par le monde médical ou devrait rester exclusif à des groupes de femmes ?". J'avoue que pour moi, cette question n'a pas de sens ! En fait si, elle en a un que je trouve terrible. Quel est l'objectif du self help ? Porter un combat ou permettre aux femmes de se connaitre ? Parce que si c'est pour les femmes et leur connaissances d'elles mêmes, il n'y a pas de mauvais moyen de diffusion car plus les femmes auront accès à ce genre de connaissances et de sensibilisation, plus elles pourront se réapproprier leur corps face au monde médical, et par là aussi, face à la société. Et, étant sage-femme et faisant déjà ce genre de démarche, cela ne me semble pas du tout paradoxal. En revanche, si le self help est juste un combat féministe et un rejet du monde médical dans son ensemble, alors oui... Cela doit rester hors du monde médical et rester exclusivement ce que c'était au départ, des groupes de femmes entre elles. Mais cette posture me dérange, car elle me semble oublier le but de départ qui est la libération de la femme.

Je trouve que c'est un bon signe que certains combats se vulgarisent, perdent de leur "exclusivité". Ca veut dire qu'ils rentrent dans une démarche moins "exceptionnelle". Et n'est ce pas l'objectif de tout combat ? Faire que ce qui est inacceptable à un moment devienne normal (ou inversement) ? Ca veut dire que les idées évoluent. Je comprends que certains aient peur que la vulgarisation de leurs combats les "dissolvent", ou qu'on les perde de vue. Il faut rester vigilants bien sur ! Mais il faut aussi accepter qu'un combat change et évolue et que les armes pour le défendre doivent changer en même temps.

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Le féminisme évolue, c'est une évidence ! Il suffit de voir à quel point les féministes plus anciennes ne comprennent pas et sont même parfois profondément choquées des combats féministes actuels. Qu'elles ont l'impression que certains courants féministes d'aujourd'hui sont à l'opposé des leurs. Mais c'est parce qu'elles ont fait ce qu'elles ont fait, que nous pouvons aujourd'hui revendiquer le choix qu'elles n'avaient pas ! C'est parce qu'elles ont combattu les rôles dans lesquels elles étaient enfermées que nous luttons pour pouvoir avoir le choix de rester à la maison pour nous occuper de nos enfants, d'allaiter longtemps ou d'accoucher à domicile si nous le souhaitons. Parce qu'elles ont fait éclater des barrières que nous revendiquons le droit de faire comme on veut nous ! Et que faire tel ou tel choix n'est pas un retour en arrière, c'est au contraire une affirmation de notre liberté ! Et donc du féminisme. Le féminisme n'est pas de passer d'un diktat à un autre, c'est d'être libre. Et d'être en possession de nous même, en toute conscience.

Et à mon sens ça passe par le self help ! A diffuser autant que possible ! Que chaque femme prenne connaissance de son corps de femme ! Mais aussi que les soignants soient dans cette démarche pour arrêter les violences sur les femmes, qui sont pour la grande majorité le résultat d'une non sensibilisation du corps médical à tout cela. Et la libération de la parole de cet été sur les violences gynéco et obstétricales me parait excellente dans ce sens. Il faut que les deux parties prennent conscience de leurs formatages pour pouvoir les changer. 

Il y a encore beaucoup de travail, mais qu'il est enthousiasmant (même si parfois, la réalité me désespère un peu...) ! Alors vous, les femmes qui consultez, n'hésitez pas à en parler aux soignants qui vous reçoivent et vous, les soignants, tentez de lâcher de ce contrôle qui nous a été transmis, on n'en a pas besoin !!