J'ai une mémoire bizarre. J'aime à dire qu'elle est émotionnelle. J'avoue avoir assez peu de souvenirs de mon enfance, de mon adolescence, ou même de mes études de sage-femme. J'ai même oublié des personnes qui, rationellement, n'auraient jamais dues être oubliées ! Et à côté de ça, certaines scènes me restent en tête, des années plus tard, sans raison intellectuelle possible.

Une de ces scènes se passe alors que j'étais étudiante. C'était lors d'un diner avec quelques connaissances de mes parents. Qui dit sage-femme (ou presque) dit récits des accouchements ! C'est systématique (et super pénible...) ! Et donc commence une discussion. Et moi de raconter un épisode récent de mes aventures qui m'avait choqué. Il concernait une femme qui désirait accoucher sans péridurale.

Et cette dame de me répondre : "Il faut vraiment être stupide et masochiste pour vouloir souffrir alors qu'on peut ne pas avoir mal."

Je me souviens de l'avoir traité de grosse débile psychorigide quelques noms d'oiseau (dans ma tête bien sur !). Et ça a créé en moi un sentiment de colère immense. C'est de ce sentiment dont je me souviens surtout.

A l'époque, je ne l'ai pas compris. Je pense que cette même scène, si elle se répétait aujourd'hui, serait extrêmement différente pour moi. Je ne serai plus en colère mais plutôt pleine de pitié. C'est un peu dur, je sais. D'autant que cette réflexion est assez fréquente. Je vous explique.

J'en suis venue à ressentir, au fil des ans, au plus profond de mon être , ce qui était au départ une vague intuition. L'accouchement n'est pas un simple accouchement. D'un accouchement nait plusieurs personnes : un enfant (je ne surprends personne jusque là !), une mère, un père (le plus souvent), et une sage-femme (mais bon, je ne m'attarderais pas sur cette naissance là.). L'accouchement est un évenement physique (sans blague...), psychique, sociétal, spirituel... Bref, il est multiple de tant de manières. C'est ce qui le rend unique et si exceptionnel.

Par ailleurs, il y a autre chose qui a toutes ces composantes : la douleur !!! La douleur est un évenement physique (certes) avec des petites touches de lecture psychique, sociétale, spirituelle... Bref, la douleur est également complexe et unique (et parfois exceptionnelle aussi d'ailleurs !).

Et la douleur est parfois souffrance. Parfois. Parce que dans ce cas elle déborde ! Et la souffrance n'est parfois pas douleur (je pense que ceux qui ont traversé une dépression ne me contrediront pas...).

Il y a une chose assez sure : l'accouchement fait mal, à un moment donné. Que ce soit les contractions pendant le travail, que ce soit le sentiment d'écartellement pendant la descente du bébé dans le bassin, que ce soit le cercle de feu sur le périnée lors de la sortie du drôle. A un moment (voir à plusieurs bien sur...) la femme a mal. Mais la femme souffre-t-elle forcément pendant le travail ? NON ! Et dieu merci !

Voilà pourquoi j'ai eu intuitivement un lien direct avec mon dictionnaire des ovipares face à cette femme et qu'aujourd'hui j'aurai simplement de la pitié. Cette dame ne peut dissocier accouchement et souffrance. Quelle expérience personnelle terrible cette femme doit avoir pour que ce lien soit aussi fort et évident !!!

La douleur est un message physique. Un message qui entraine une réaction du corps. Lorsque vous mettez la main sur le feu, vous la retirez immédiatement grâce à la douleur. Pour l'accouchement, lorsque celui-ci est physiologique, c'est très exactement la même chose. C'est un message. Cela indique à la femme quoi faire pour aider son enfant et elle-même. Pour pouvoir entendre convenablement ce message, il faut certaines conditions, une totale liberté. Sinon, cette douleur peut devenir souffrance. Reprenons la main sur le feu. Le réflexe est de la retirer. Une fois retirée, vous aurez surement encore mal mais globalement ça ira. C'est si, pour une raison quelconque, vous ne pouvez pas la retirer que cela va devenir un problème ! Et là, ça peut devenir une souffrance !

La douleur est un guide indispensable à la survie. La première fois que j'ai réalisé cela, je devais avoir une dizaine d'années. J'avais rencontré cette dame, complètement insensible du bras droit. Je l'ai trouvé très chanceuse ! Sa réponse m'a marqué à jamais. "Tu n'imagines pas la chance de pouvoir ressentir la douleur. J'ai failli mourir de ne pas pouvoir." Elle s'était effectivement brulé d'une manière dramatique sans même s'en rendre compte. Depuis, j'ai une approche de la douleur différente. Même quand elle me fait pleurer, je sais que ça n'est pas elle l'ennemi, elle est plutôt l'amie, un peu trop bruyante parfois, certes. Mais ça n'est jamais elle le problème. 

Et je pense sincèrement que, pour le travail, cette distinction est fondamentale. Cela va permettre à la femme de l'accepter, de se laisser porter par cette douleur, au lieu de lutter contre au risque de se faire broyer par celle-ci. Parce qu'on ne s'y trompe pas, qu'on le veuille ou non, elle restera. Alors autant lacher prise, lacher les résistances, s'abandonner à la force du corps. Celui ci nous le rendra bien !

Récemment une patiente m'a dit sa crainte de ne jamais revivre une expérience aussi belle que son accouchement. Son accouchement n'a rien eu d'exceptionnel. Il s'est simplement bien passé, sans péridurale, avec son lot de surprises auxquelles la patiente n'avait pas pensé. Elle a eu mal, ça a duré un certain temps, a ressenti des moments de désespérance... Mais son vécu est celui d'un moment extra-ordinaire ! Elle s'est connecté avec toute sa puissance, s'est laissé emporter dans l'inconnu effrayant comme dans une rivière et elle a passé le cap ! Avec douleur, mais sans souffrance. Et elle en est ressortie grandie.

Pour pouvoir embrasser des évènements pareils, se laisser porter et lâcher prise, cela demande un certain nombre de conditions. Conditions qui sont rendues plus difficiles du fait de l'approche de notre société de la douleur, du fait de l'approche de cette même société de l'accouchement. Les conditions de l'accouchement à l'heure actuelle sont également autant de grains de sable. Le bruit, l'interruption, la non compréhension, le non respect de l'intimité, ce que le monde médical a posé comme étant normal/anormal... Les accompagnements des grossesses privilégiant le médical stricto sensu et déconnectant la femme de son corps et de sa force... Il est difficile de ne pas perturber la physiologie de l'accouchement et les conditions nécessaires à la femme pour que douleur ne rime pas avec souffrance ! 

Par ailleurs, absence de douleur physique ne rime pas avec absence de souffrance. La péridurale est une merveilleuse invention concernant la composante physique de la douleur, mais ne travaille absolument pas les autres composantes de l'accouchement. On peut donc souffrir, même sous péridurale. Cette souffrance est plus incidieuse et plus difficile à détecter, puisqu'on réduit l'effort de l'accouchement à la gestion de la douleur. On note d'ailleurs une forte augmentation des dépressions du post partum. Je ne pense pas exagérer en pensant qu'une piste de réflexion pourrait être qu'il est sacrément plus difficile de digérer des souffrances si elles ne sont pas reconnues, notamment par la société. En réduisant l'accouchement à de la gestion d'une douleur physique, les autres composantes sont niées, et de fait, les souffrances résultant de ces composantes également.

Pour pouvoir traverser l'épreuve de la naissance, il me parait fondamental de s'y préparer convenablement. De se préparer à affronter ses peurs fondamentales, peur de la douleur et peur de la mort notamment. Il me parait également essentiel de se reconnecter à la puissance de notre corps, à cette confiance en nous et en cet enfant que l'on porte. De redonner un sens à cette épreuve, au delà de la simple (façon de parler bien sur !) naissance d'un enfant. 

Et il paraitrait que les séances de préparation à l'accouchement et à la parentalité sont dans le colimateur de déremboursement de la sécu !!! 

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