Je ne suis pas forcément à la pointe de la technologie. Je l'utilise au quotidien, mais j'essaye de ne pas en devenir l'esclave en fait. Par exemple, je n'ai pas de télévision. J'ai un smartphone, un ordinateur et basta. Je ne vois pas l'intérêt d'avoir autre chose. Grâce à internet, si j'ai vraiment envie de regarder quelque chose, je le cherche, et le trouve. Je suis dans une démarche volontaire, de choix. L'idée d'allumer la télé et de regarder ce sur quoi je tombe au hasard m'angoisse car ça me donne simplement l'impression d'un abêtissement violent et volontaire... Donc je refuse ! Surtout quand on voit la qualité des programmes qui ont, à mon sens, comme effet de tirer notre réflexion ou notre vision de l'humain vers le bas (voir le très bas) et qui nous coupe de la possibilité de vivre l'instant présent.

Un truc qui me choque beaucoup quand je vais chez des patientes est que dans une grande majorité des cas, la télé est allumée, sur un programme d'une débilité affligeante (en général de la téléréalité). Je viens pour vérifier que tout le monde va bien, que bébé soit déjà né ou pas encore. Et parfois, je dois lutter contre le son de la télé, ou bien je vois bien que les personnes présentes partagent leur attention entre ce qui se passe sur l'écran et ce qui se passe dans leur salon. 

Dans ce cas, je ne suis pas sure que ce soit mon rôle d'essayer de les sensibiliser à ce qu'ils manquent... J'ai essayé, mais souvent, je vois bien qu'ils ne comprennent pas du tout mon propos. J'essaye de les recentrer sur ce que je fais, sur ce que fait le bébé, sur ce que leur corps fait... Mais je sens bien que le vrai message tombe à plat. Le seul truc que je ne lâche pas est la prévention concernant l'effet des écrans sur les enfants (même si j'ai peu d'espoir qu'il y ait un réel effet...). D'ailleurs, l'excellente campagne de prévention faite en Belgique est à voir de toute urgence (ne cherchez pas de campagne française, il n'y en a pas...).

L'autre moment où la technologie me parait très très très très problématique est pendant le travail et l'accouchement. Dieu merci, il y a assez peu de maternités équipées de télévisions en salle de travail (fuyez les !!! Manifestement, ils n'ont rien compris aux besoins d'une femme en travail !!!). Ce moment dans la vie d'une femme est vraiment particulier à tout point de vue. 

Premièrement, il mène à une rencontre unique. C'est le chemin vers ce à quoi vous avez bossé pendant 9 mois. C'est une fin et un début, tout en étant un passage (vous me suivez toujours ?). Il transforme des parents, et concrétise un enfant. Et vous ne le vivrez qu'une seule fois (puisque tout travail est différent). Ne pas le vivre à fond est donc le meilleur moyen de passer à côté, d'un point de vue symbolique mais aussi psychique. Et ça peut avoir des conséquences sur votre positionnement en tant que parent, sur votre relation avec votre enfant, votre rapport à votre corps... On entend parfois la réflexion de la part des mamans, quand l'accompagnement n'a pas été celui dont elles auraient eu besoin, "j'ai l'impression que je n'ai pas vécu mon accouchement" ou bien "ce n'est pas moi qui ai accouché". Eh bien s'occuper à autre chose que de vivre en pleine conscience son travail revient exactement à cela, sauf que c'est de manière volontaire. 

J'entends déjà les "un travail c'est long, il faut bien s'occuper". Mais en fait, un travail c'est long et c'est court. Que sont quelques heures dans une vie ? Il est vrai qu'un travail avec péridurale, puisque la douleur physique est plutôt apaisée (sinon c'est qu'il y a un problème !), on est moins "occupée". Mais pourquoi avoir besoin d'être "divertie" ? Ne peut-on pas vivre le moment avec son conjoint ou avec la personne qui nous accompagne ? Ne peut-on pas rester l'esprit à ce qui se passe physiquement et à ce que ça va entrainer ? Ne peut-on pas penser à ce pitchoun qui fait son chemin dans notre corps, même si nous n'en ressentons que peu ou pas les effets ? Ne peut-on pas le soutenir, être là en pensée avec lui, l'accompagner ? Est-on obligé d'être occupé ailleurs ?

Deuxièmement, d'un point de vue physiologique, les hormones en jeu dans le travail sont très influencées par une partie primitive de notre cerveau, une partie très animale. En cela, nous ne nous différencions pas de n'importe quel mammifère de la planète. Or que fait un mammifère quand il va mettre bas ? Il va se trouver un petit coin tranquille, protégé, pour faire son travail : un buisson, une panière remplie de linge... Instinctivement, le mammifère s'isole pour mettre bas. Et c'est une excellente idée parce que ça permet à cette partie de notre cerveau de fonctionner correctement. Tout ce qui va créer un sentiment de sécurité (et je ne parle pas d'intellect mais d'instinct, il doit se ressentir, pas se dire...) va favoriser l'accouchement. Ca va de la lumière tamisée, au fait de ne pas être dérangé. Ca passe donc par l'absence d'intéractions avec le monde extérieur ! On ne peut pas en même temps être centré sur ce qui se passe à l'intérieur et ouvert à ce qui se passe à l'extérieur.

Je me souviens d'une proche qui avait fait une groupe de discussion pour nous tenir au courant de l'avancée de son travail. Je n'avais pas du tout apprécié. D'abord parce que j'avais l'impression qu'on me forçait à être le témoin d'un des moments les plus intimes qui soit dans une vie (envoie-t-on des notifications quand on fait l'amour ?). Mais aussi parce que j'avais juste envie de lui crier de vivre son moment pleinement, elle et son homme, sans partage extérieur ! Ma réaction, vraiment extrême, face à cette discussion m'avait surprise à l'époque. J'avais saisi tout de suite le côté "voyeurisme imposé" que ça m'avait fait ressentir, mais je ne comprenais pas ma colère (car c'est vraiment ce que j'avais ressenti). En y réfléchissant, j'ai compris que les progrès fabuleux de notre société nous entrainent parfois dans une sorte de "vie parallèle", nous déconnecte de nous même et de ce que l'on vit. Et le réveil est parfois douloureux. Parfois ça ne l'est pas parce qu'on ne se réveille pas vraiment... Mais quand je vois les souffrances de mes patientes, quant à leur place de maman, quant à leur place dans leur couple, quant à leur rapport avec leurs enfants, je me dis que ça serait déjà bien de vivre vraiment l'instant, sans être dérangé, sans faire de bruit, juste le vivre...

Les conseils que je donne à mes patientes concernant le travail et l'accouchement sont de ne prévenir personne, ou le moins de personnes possible jusqu'à ce qu'ils aient vraiment atterri après la naissance du pitchoun. Et bien sur, d'éteindre leur téléphone... Non seulement c'est mieux pour eux, mais aussi pour les proches parce que le temps est vraiment long quand on attend des nouvelles, et l'inquiétude n'est jamais bien loin... 1063036

Votre vie est réelle, pas de la téléréalité. Recentrez vous dessus. Vivez la vraiment ! Ne partagez que ce qui doit être partagé, le reste vous appartient, juste à vous. C'est délicat et précieux ! Protégez vous, comme la maman chat dans son buisson...