Il y a une chose qui m'a toujours surprise. Irrité aussi, mais passée cette première réaction, c'est la surprise qui domine. Quelle future maman n'a jamais eu à se protéger des mains balladeuses sur son ventre arrondi ? Des conseils plus ou moins avisés, mais rarement demandés, sur telle ou telle chose à faire/ne pas faire pendant une grossesse ? Des réflexions sur le fait que son enfant fait trop ceci/pas assez cela ? Des coups de gueule de parfait inconnus sur le fait qu'il est trop/pas assez habillé, que vous le reprenez trop/pas assez ? La liste est sans fin...

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Bref, à partir du moment où un enfant se dessine dans l'image de votre vie, cela devient du domaine public...

Plus je fais mon travail de sage femme libérale, plus j'accompagne les femmes dans leur chemin du "devenir mère", plus j'observe, et plus je me dis que la société dans laquelle nous vivons est sacrément difficile pour les mères. Elle est comme un peu schizophrène, en fait (la société, pas la mère, vous avez compris !). 

Je m'explique : Nous avons pendant des siècles vécu en communautés. Communautés familiales, communautés territoriales (la notion du lieu de vie était hyper importante)... Le bannissement était parfois pire que la mort. Parce qu'il était nécessaire d'être en groupe pour survivre, ou mieux vivre. Et l'enfant était la charge d'une communauté. C'est le groupe qui s'en occupait. Les parents avaient bien sur une place particulière dans cette communauté concernant l'enfant. Mais l'enfant était la responsabilité du groupe.

Aujourd'hui, nous sommes dans une société très individualiste. La notion d'appartenance à une communauté n'est plus aussi vive, voir a quasiment disparu. Le centre de fonctionnement de notre époque est l'accomplissement personnel. Il n'y a pas de jugement là dedans. J'en suis d'ailleurs un pur produit. 

D'un point de vue de la parentalité, ça complique sacrément l'affaire. Et ce, de différentes manières. 

Tout d'abord, d'un point de vue responsabilité. L'enfant n'est plus la charge d'un groupe mais la charge des parents. Quand je vois l'état d'épuisement de mes patientes dans les mois qui suivent une naissance, je me dis qu'un truc cloche forcément. Parce qu'en plus, elle doit également penser au reste de son épanouissement personnel impliquant le boulot, la vie conjugale, les loisirs... Bref, elle doit affronter seule tellement de choses, sans présenter la moindre faille parce que sinon elle "échouerait" ! Et puis bon, c'est elle qui le voulait, non ? C'est assez implicite dans les message véhiculés par notre époque. Donc au lieu de pouvoir déléguer certaines tâches de maman, elle doit les gérer aussi parfaitement que le reste. Et le papa là dedans ? Certains sont impliqués, d'autres moins. Mais malgré tout, je remarque le fossé de pression entre les deux sexes concernant les rôles de chacun. Je n'explique pas, je constate.

Par ailleurs, comme pendant des millénaires l'enfant était la responsabilité d'un groupe, et que les fonctionnements ancestraux ne s'efffacent pas si facilement, le groupe continue à être impliqué, sans forcément être aidant... C'est à ça que j'attribue toutes ces attitudes déplaisantes, toutes ces réflexions déplacées... A de vieilles habitudes sociétales. 

Et ce qui est dommage c'est que c'est simplement le mauvais côté de l'organisation d'antan qui perdure. Il parait relativement légitime que le groupe sur lequel repose la responsabilité de l'éducation d'un enfant, et donc également le risque de discrédit si cet enfant "sort de la route", donne son opinion sur la manière d'éduquer un petit. Mais à l'heure actuelle, il n'y a que les réflexions, sans le partage de responsabilité, de temps...

Je suis récemment rentrée d'un séjour au Maroc. J'ai discuté avec notre guide des changement inhérents à la modernité, notamment dans ce que cela impliquait dans une famille. Il m'expliquait qu'il trouvait bien que la femme marocaine avance vers la modernité. Mais il me disait que cela créait des vrais problèmes, notamment dans l'organisation de la famille, que la communauté familiale se délitait et que l'incompréhension intergénérationnelle augmentait. Et que ce sont des challenges non négligeables à relever, une refonte complète de la mentalité de la société.

J'ai vu mes séances de préparation à l'accouchement et à la parentalité évoluer énormément en quelques années, car je me suis rendue compte de nombre de choses. Et que je suis frappée par le nombre de témoignages de mamans se sentant seules pendant leur congé maternité. Seules et épuisées. Et c'est vrai qu'elles le sont, seules et épuisées, et puis elles se sentent un peu coupables de l'être, parce qu'elles le voulaient cet enfant, elles se sentaient prêtes, parce que leur mère en a élévé bien plus... Quand j'aborde les suites d'une naissance, je commence par leur expliquer l'importance du réseau de soutien. Ca peut être la famille, ça peut être des amis, idéalement c'est géographiquement proche mais parfois un simple coup de fil à une personne ressource peut redonner le moral. Il faut y penser avant car une fois le moment de besoin arrivé, c'est déjà un peu tard. Je leur dit qu'elles peuvent arriver à s'occuper de leur enfant toutes seules, mais est ce nécessaire de se compliquer le chemin ? Mais la chance que nous avons à notre époque est de choisir le réseau de soutien, pas de le subir ! Mais nous en avons impérieusement besoin...

Le parallèle va peut être choquer mais quand on annonce une maladie grave, un chemin médical compliqué, on se renseigne toujours (ou en tout cas on devrait !) sur les personnes ressources sur qui le patient va pouvoir s'appuyer quand ça sera dur. Parce que cela le sera ! Forcément !

Un enfant n'est pas une maladie ! Mais il y aura des moments durs, forcément ! Et là, il faut savoir s'appuyer sur d'autres personnes que les 2 parents. Il faut savoir "refiler le bébé", littéralement ! Pour souffler...

Alors, oui, ces réflexions de parfaits inconnus, de belle maman ou de la cousine sont tout simplement insupportables. NE PAS LES ECOUTER, je répète NE PAS LES ECOUTER !!! Mais en tirer comme conclusion que non, il n'y a pas de honte à avoir besoin des autres pour éduquer son enfant, c'est ce qui se fait partout dans le monde depuis toujours. Il n'y a pas de honte et c'est même normal de se reposer sur les autres. Et que ça n'est pas un abandon d'une partie de notre parentalité, peut être est-ce même une optimisation d'ailleurs ? 

J'aime le dicton "seul on va plus vite, ensemble on va plus loin." Et qu'il est long, infini même, le chemin de la parentalité !!!